| Coïmbra – Portugal, 1678 | Le père Thomas entre dans l'université, se dirige directement vers le secrétariat. — Bonjour Maria, salue le jésuite. — Bonjour mon Père, vous êtes tôt ce matin. — Le jour appelle à de grandes joies. — J'espère que le Seigneur vous a entendu, car vous avez du courrier, dit Maria pointant le casier du père Thomas de la tête. Celui-ci saisit son courrier avec un sourire communicatif. Il y a une correspondance cléricale l’informant des nouvelles approches papales, le périodique Journal des sçavans , ainsi qu’une lettre cachetée de l’Ordre de la Compagnie de Jésus. — Est-ce que la Compagnie vous rappelle en Belgique? Nous serions en regret de vous voir partir. — N’ayez crainte Maria, il serait plus qu’étonnant que cela soit le cas, mais il va falloir attendre pour en savoir plus, car je dois me rendre en classe nourrir ces jeunes esprits à l’art des mathématiques. — S’il vous plaît, tenez-moi au courant, j’adore les bonnes nouvelles. — À la grâce de Dieu. Bonne journée à vous. — Ainsi soit-il. Bonne journée à vous mon Père. D’un signe de la main, le père Thomas prend congé pour se diriger vers sa salle de classe. Il refusait de se laisser dominer par la curiosité de la lettre reçue, bien qu’il ait une idée sur la teneur de son contenu. — Il faut résister à l’envie. Attendre le bon moment, le bon endroit, telle est la bonne chose à faire. Il ne faudrait pas que mon humeur affecte mon cours. Dans la classe, tous les étudiants se trouvent à leur place. Cependant, Vicente a la main levée. Le père Thomas lui fait signe qu’il peut poser sa question : — Mon Père, veuillez me pardonner ces questions, mais qu’est-ce qui vous rend si joyeux ce matin? — Et bien mon jeune ami, ce sont les mathématiques qui me rendent de si bonne humeur. — Comment est-ce possible? Nous pensions que la lettre venait peut-être d’une admiratrice anonyme? Au contraire des mathématiques qui sont ennuyeuses. Ce ne sont que des problèmes à résoudre. — C’est là que vous faites une grave erreur, monsieur Di Renzo. Tout ce que vous aimez a, en fait, une part de mathématiques. Prenons par exemple l’architecture : il faut bien calculer les charges pour éviter que tout se retrouve au sol avant même la première tempête. Devant le nouvel enthousiasme de l’enseignant, un étudiant en fond de classe se risque à un double jeu : — Ce qui intéresse Vicente ce sont les filles et la voile! La classe entière éclate de rire hormis le principal intéressé et le père Thomas qui tourne cette délicate situation à son avantage : — Pour les demoiselles, je suppose que vous avez déjà commencé l’étude des formes géométriques qui s’y cachent, mais pour la voile, ce sera plus exigeant, car nous utiliserons aussi les étoiles. Aujourd’hui nous allons faire une classe pratique. | Xi’An – Chine, 2033 | Sous la lumière de torches affaiblies par l'humidité de la pièce caverneuse, deux europoïdes discutent péniblement sous les hurlements d'un troisième. — Il nous le faut absolument. Si la comtesse nous a trouvés ici, elle n'aura aucun problème à nous retracer n'importe où, et je n’ai aucune envie de me retrouver entre ses griffes. — Je suis parfaitement au courant, mais il ne veut rien dire à part qu'il ne l'a plus. — Alors qu'est-ce qu'il en a fait? — Il dit qu'il l'a vendu à un commerçant de reliques à prix d'or, mais que c'est son partenaire qui doit terminer la transaction. Il doit rencontrer l'acheteur, mais qu'il ne le connaît pas. Son partenaire se nomme : Liu Sung, un Chinois de Pékin. — Sais-tu combien de Chinois il y a Pékin?! Imbécile! Où allait-il? dit l'homme en colère. FAIS-LE PARLER! Le tortionnaire retourne à sa tâche sous la menace. Il prend une pince de forgeron sur la table, s'avance et saisit une braise chauffée à vif. — Mon ami, tu ferais bien de me dire ce que je veux entendre... À l'instant où le poil s'enflamme, que la chair se carbonise sous la pression de la braise à la limite de la fusion, un mot ressort à travers les cris de douleur : — Montréal! ... AAAAAAHHHH! — Parfait, avec un peu de chance, nous aurons le vendeur et l'acheteur en même temps à l'aéroport. Nous partons dès maintenant, dit l'homme satisfait en sortant un pistolet. Tu as fait du bon travail, à l'intention du tortionnaire qui avait toujours les pinces dans les mains, mais nous ne devons laisser aucun témoin. À l'instant où il allait faire feu, la sonnerie de son communicateur sonne et il répond : — Oui? Oui Comtesse; nous avons l'information. Ce n'est qu'une question de temps, mais il sera à vous très rapidement. L'homme coupe la communication, fait feu à deux reprises, puis se dirige vers la porte : — Il est temps de partir. *** Sous la faible lumière d'un plateau recouvert d'agarics , la comtesse écoute attentivement le rapport de son agent : — Vous avez le journal? demande-t-elle. — ... — Excellent, apporte-le-moi dès que tu le récupères; et pas de témoin, ajoute-t-elle avant de couper la communication. Puis, joignant ses mains en une prière, elle observe ses champignons en leur murmurant : — Allez mes jolis, poussez, ce sera bientôt à vous de jouer...
Pékin – Chine, 1794 L’empereur Qianlong se trouvait dans le palais d’été. Il convoqua ses conseillers les plus éminents. Tout en regardant par la fenêtre, il vit que le paysage était magnifique – les jardins, les montagnes, le cours d’eau qui apportait protection et source de vie – mais malgré toutes ces splendeurs, l’empereur n’avait pas les yeux rivés sur son domaine, mais sur un autre beaucoup plus vaste, celui des cieux. Les étoiles brillaient de mille feux lorsque les conseillers entrèrent dans la grande salle les uns après les autres, sans un mot, avec une révérence remplie de respect et de dévotion. L’empereur se retourna et avança vers eux comme porté par un coussin d’air. — Je vous ai convoqués au milieu de la nuit pour vous présenter ceci. L’empereur désigna, d’un signe de la main, une table couverte de volumes. Le père Thomas, curieux, s’en approcha. Les mots Interprétations des principes astronomiques commandées par l’Ordre impérial étaient inscrits sur tous les volumes. Le père jésuite fronça les sourcils et demanda : — Qu’est-ce que ceci majestueux Empereur ? — Ceci est mon legs céleste à notre dynastie. Il présente l’ensemble des observations sur l’influence des astres sur les hommes et le temps. L’équilibre cosmique et l’organisation du pouvoir universel. Le père Thomas parcourut quelques pages puis s’arrêta sur l’avertissement faisant office d’introduction: [Il est nécessaire de connaître l’astronomie, l’alternance du soleil et de la lune, et les cinq constellations afin de ne pas être induit en erreur par les alchimistes et leurs prédictions concernant les catastrophes et les événements du destin.] — Ceci va passer pour de l’hérésie, votre légitimité va être remise en question. Les alchimistes du royaume vont tout faire pour vous destituer. Le seigneur Liu Fa a plus d’un partisan alchimiste. Ceux-ci n’espèrent qu’un faux pas de notre céleste Empereur pour vous destituer. — Il est temps que le peuple chinois apprenne la vérité : la force de la Chine est celle de son Empereur, la connaissance. Tout en écoutant l’empereur, le père Thomas lisait les grands préceptes qui se trouvaient dans les différents volumes. Il resta admiratif devant tant de ferveur et de rigueur dans les exposés. Alors qu’il ouvrait le dernier volume, le père Thomas découvrit un artéfact magnifique incrusté dans les pages: un médaillon représentant Bouddha entouré de douze éventails d’or représentant les animaux du zodiaque lunaire : le rat, le buffle, le tigre, le lapin, le dragon, le serpent, le cheval, la chèvre, le singe, le coq, le chien et le porc, qui brillaient de sagesse. Le libellé le nommait: « Les éventails du temps et de la connaissance »...
Social media & sharing icons powered by UltimatelySocial