Détresse à l’horizon

Alors que Tamara est encore endormie, son MAC (Module Autonome de Communications) s’active:

– Allo?!

– Tammy! Tammy! Il faut que tu acceptes!C’est pas que je te laisse vraiment le choix j’ai déjà accepté, mais si tu veux pas ça veut dire tout de même que tu avais le choix. Mais ce serait super dommage que tu refuses, mais bon c’est toi qui vois. En fait c’est une opportunité qui n’arrive pas si souvent que ça; moi c’est la troisième fois que ça m’arrive, mais bon je connais beaucoup de monde et puis je suis si gentille que c’est récurrent.

– Allo Stéphanie. De quoi me parles-tu? Et qu’est-ce que tout ce bruit autour de toi?

– Oh! Je suis à un «after », et j’ai rencontré des gars super. J’étais à danser, puis prendre un verre, alors tu sais comment c’est, ils se sont présentés de façon complètement nulle, mais bon, je leur ai laissé une chance parce qu’ils étaient mignons.C’est pas que je voulais sortir avec eux, je suis déjà avec William, mais ils faisaient trop pitié, j’ai donc voulu les encourager à pratiquer leur approche. Bref, finalement ils m’ont dit qu’ilsaccepteraient bien de nous inviter chez eux pour la pause du printemps!

Comme sous l’influence d’un choc électrique, Tamara se réveille d’un coup.

– Tu as fait quoi ?

– Je nous ai trouvé une sortie pour la pause du printemps! Tu sais, le « Spring Break ». Les mecs sont vraiment sympathiques, il aurait fallu que tu sois là ce soir. Qui sait, tu « flasheras» peut-être sur l’un d’entre eux?

– Donc c’est pas une blague. Tu nous as pris un rendez-vous chez des gars que tu connais à peine et tu crois que ça va nous faire des vacances? Et ils habitent où?

– À Limonar, une petite ville à côté de Varadero, à Cuba.

– Aussi bien de préparer les affiches de disparition.

– Oh! C’est ça, lorsque c’est toi qui nous forces à aller en Chine avec un dangereux psychopathe y’a pas de problème, mais si c’est moi qui propose une activité c’est trop dangereux? De toute façon il n’y aura qu’un seul des deux types sur place, je prête mon appartement à l’autre le temps du voyage. Ainsi, nous économisons les deux sur l’hébergement. C’est un marché équitable je pense. Et puis, Cuba, ça fait un moment que je n’y suis pas allée. C’est super beau, le soleil brille et les plages sont merveilleuses; sans parler des soirées torrides à danser la salsa! Allez viens, ça va être génial!

– Et Will prend la nouvelle comment?

– J’ai pas eu le temps de lui en parler, il est sur le quart de nuit.

– Je doute qu’il apprécie te voir partir ainsi.

– Ça, c’est pas un problème, je sais très bien comment le convaincre.

– S’il te plait, Steph, évite les détails… Maintenant j’aimerais bien finir ma nuit. Nous partirions quand?

– Demain… Je te laisse, je dois aller leur demander leurs noms. Bonne nuit!

Bouche bée, Tamara, encore étendue dans son lit, n’en croyait pas ses oreilles.

– Elle est complètement cinglée. Dans quelle sorte d’aventure elle nous envoie encore…

– Non, non, NON! C’est pas sérieux Steph?

– William, mon p’tit chou, avec le billet dernière minute, l’hébergement gratuit, c’est des vacances à 100$. De plus, ça fait quelqu’un pour surveiller l’appartement. Bon, d’accord, ça va sûrement coûter plus cher avec les cadeaux de voyage, les cocktails et les expéditions! Mais, oh! Nous allons avoir un guide inclus.

– Et justement, tu fais confiance en ce gars pour surveiller l’appartement? Tu ne crois pas plutôt qu’il va partir avec tout ton mobilier?

– Mais non, ila l’air super gentil. De plus, s’il est si nul pour approcher une fille, comment veux-tu qu’il ait l’esprit assez tordu pour m’arnaquer? De plus, tu vas être là pour nous protéger?

– Steph, je ne peux pas quitter le bureau comme ça, je suis « stand by », les « Sniff Machines » sont sur le point de recevoir une grosse cargaison. Tout le poste est sur le qui-vive.

– Au moins cesmotards ont pas besoin de faire une grosse publicité pour leur produit. C’est sûr qu’il pourrait être un groupe ayant tous des allergies et que le nom signifierait simplement qu’ils sont une grosse machine à renifler. Au moins ici à Trois-Rivières, avec les entreprises en recherches médicales, ils ont une chance de s’en sortir.

– Steph, tu sais bien que c’est pas le cas. D’ailleurs vous partez quand?

– Ce soir…

– Quoi!? Non, mais t’es pas sérieuse?

Le soir venu, le visage de William trahissait tout son mécontentement. Tamara lui fit un sourire timide enlui envoyant la main. Stéphanie s’approche de lui en lui disant:

– Ne t’en fais pas Willou, une semaine ça va passer très vite. Nous allons faire la fête, profiter du soleil, de la mer et visiter.

Rien pour rassurer William qui se rembrunit davantage. Stéphanie s’avance et l’embrasse avec toute sa passion ce qui finit par faire fléchir les genoux de son compagnon. Elle savait qu’elle l’avait eu.

– Tu n’as pas à t’inquiéter, j’ai apporté mon système de protection personnelle, dit Stéphanie.

– Ta bombe poivrée?

– Entre autres, mais aussi mes gants de boxe!

– Appelle-moi à tous les soirs, je ne pourrai peut-être pas répondre, mais ça va me rassurer. Tu sais que le kidnapping est courant de nos jours.

– Entre deux tequilas, promis.

William lève les yeux au ciel juste le temps que Stéphanie se dégage de son étreinte pour se diriger vers la porte d’embarquement.

***

Le vol de quatre heures fut sans encombre. Comme quoi c’est possible…

***

Arrivée à l’aéroport de Cuba, Stéphanie passe la guérite de la douane sans aucun problème. Pour Tamara qui se trouve devant une agente douanière pas commode, c’est une tout autre histoire.

L’agente commence par lui poser plusieurs questions sur son statut, puis sur son emploi. Non satisfaite, elle finit par demander le billet de retour de Tamara. Celle-ci, qui est toujours soigneusement à l’ordre, ouvre son sac. C’est alors que l’agente lève la main et un soldat armé d’une kalachnikov (mitraillette soviétique) s’approche d’un pas. Ne trouvant plus son billet, Tamara commence à balbutier son problème à l’agente qui fait de nouveau signe au soldat. Ce dernier empoigne sa mitraillette alors que Tamara recherche frénétiquement dans son sac. Finalement le billet est retrouvé et Tamara retrouve sa respiration, tout comme les employés des douanes qui finissent par laisser passer Tamara.

Sorties de l’aéroport, les deux femmes regardent autour d’elles, leurs valises aux pieds, lorsqu’un homme arrive en courant pour voler celle de Stéphanie. Celle-ci lui flanque un coup de poing sur la nuque ce qui a pour effet de l’effondrer.

– Eh oh! Je voulais juste t’aider, dit l’homme se massant la nuque.

Le reconnaissant, Stéphanie se confond en excuses.

– Je suis désolée Pablo, je ne t’avais pas reconnu. Tamara, voici Pablo, notre hôte. Pablo, Tamara.

– Enchanté.

Après s’être remis de ses émotions, Pablo embarque les valises dans une voiture qui serait considérée comme « une belle d’autrefois » au Canada, puis lance le véhicule en direction de la résidence. La « casa » était beaucoup plus petite que ce qu’avaient décrit les deux hommes au bar, mais au moins il y avait deux chambres comme promis.

– Installez-vous, reposez-vous, nous irons à la plage demain. Ce soir je vous prépare le repas ici, une spécialité locale.

– Merci Pablo, dit Tamara.

– C’est une spécialité de ta mère? Ou mieux, de ta grand-mère? Moi, ma mère ne sait même pas faire à manger, faut dire qu’elle n’a pas le temps de se pratiquer.En fait, je ne sais même pas si elle a le temps de manger. Bref c’est quoi le repas? Est-ce du congri, du moros y cristianos ou bien du poulet à la criolla? J’adore le poulet à la criolla!

– En fait c’est desfrijoles dormantes. Recette traditionnelle dans ma famille.

– Hmmm, j’ai hâte de goûter ça, dit Tamara avec un regard à Stéphanie sachant très bien que le mets de choix est en fait des haricots assaisonnés en purée.

À la surprise des deux amies, le repas fut succulent, la soirée bien arrosée à la tequila et les discussions ont permis à tous de se connaître un peu mieux.

La nuit fut douce et au matin, Pablo, comme promis, amène nos deux touristes à la plage…

– Qu’est-ce qu’il se passe? Tu es encore plus grognon que d’habitude. C’est ta petite femme chérie qui te manque?

William se tourne vers sa coéquipière et lui répond avec un sourire forcé:

– Tu sais bien que c’est toi ma chérie Mel. Mais même si Steph m’a appelé hier pour me dire que tout semble en ordre, j’ai toujours ce drôle de pressentiment. Est-ce que ça t’ennuierait si on passait à l’appartement de Steph pour voir si tout va bien?

– Profites-en, la patrouille est tranquille pour une fois. Mais tu m’en devras une le jour de ton mariage.

– Moi, me marier, tu rêves.

– Tu vas voir, ça arrive plus vite que l’on pense.

Dans un éclat de rire, William dirige son véhicule en direction de l’appartement de Stéphanie.

***

– La plage est magnifique, dit Tamara à leur guide.

Stéphanie virevoltait dans une danse frénétique, les deux pieds dans le sable blanc; des vagues allaient et venaient pour les rafraîchir.

– Merci Pablo, c’est magnifique, lui crie Stéphanie.

– C’est vous qui êtes magnifiques. Cuba c’est la beauté du paysage, la chaleur du soleil et de sa population.

– Tu as bien raison, acquiesça Tamara. Est-ce que la levée complète de l’embargoaméricain vous a aidés?

– Il est évident que cela a attiré des investisseurs étrangers.Pour l’économie c’est intéressant, mais le contrôle présidentiel permet de nous adapter graduellement aux changements.

– N’avez-vous pas peur qu’il y ait de la corruption?

– Est-ce que votre pays en est protégé ? Nous cherchons tous à améliorer notre sort, mais pour le moment, vous devriez vous amuser.

Sur cette grande vérité, Tamara baisse la tête honteuse de ne pas profiter du moment présent. Elle se lance à pleine course vers la mer cristalline dans un éclat de rire.

Pablo répond à son téléphone et discute avec son interlocuteur:

– Allo!

– Allez Don Juan, c’est pour demain. Commence les préparatifs.

– D’accord, j’y vais tout de suite.

Après avoir coupéla communication, Pablo fait de grands signes des bras pour interpeller les deux amies qui se baignent dans la mer.

– Désolé les filles, je dois partir, mais vous pouvez rester ici, c’est une plage privée. Je reviens très rapidement.Dans le sac,vous avez de l’eau, des trucs à manger et vous avez vos serviettes de plage. Je vais être de retour avant que vous n’attrapiez un coup de soleil.

– J’espère bien, je vais avoir besoin de quelqu’un pour me mettre de la crème dans le dos, ajoute Stéphanie avec un regard coquin.

***

Arrivé à l’appartement, William frappe à la porte. Le bruit de discussion et de nettoyage à la hâte se fait entendre.

– Un instant j’arrive.

La porte s’ouvre sur Luis, le locataire temporaire.

– Bonjour, que puis-je faire pour vous monsieur l’agent?

– Bonjour, je suis William, le conjoint de Stéphanie, la résidente, je suis venu voir si tout allait bien.

– Ah oui! Nous ne savions pas que vous étiez policier. Oui, tout va pour le mieux.

– Est-ce que cela vous dérange si nous entrons? Demande William sans vraiment laisser de place au refus.

– Bien sûr que non, entrez.

Dans l’appartement, tout semblait en place, seul du linge au sol, des bouteilles de bière sur la table et une boîte de pizza semblaient incongrus par rapport au décor habituel. Un homme se trouvait à la table. Luis saisit l’inquiétude de William et répond à sa question avant qu’elle nesoit posée.

– Je vous présente Ernesto, mon cousin. Il était en ville alors je l’ai invité à manger. Je vous promets que tout sera en ordre au retour de votre amie.

Un sac de toile noire se trouvait sous la table au pied dudit cousin. Ne trouvant aucun motif valable pour le fouiller, William dut se résoudre à changer sa stratégie.

– Alors vous êtes confortable?

– Oui, je vous remercie, en fait, si tout va bien nous pensons à trouver un logis de plus longue durée dans le voisinage.

– Super. Vous comptez rester à Trois-Rivières pour de bon?

– Si notre visa de travail est renouvelé, nous espérons nous y installer.

– Et vous travaillez dans quoi au juste?

– Nous travaillons au port, gestion de marchandises.

– D’accord… Et bien bonne chance.

Alors que la porte se referme sur les deux policiers, William dit à sa collègue: « Je n’aime pas ça Mélinda. »

– Pourquoi ? Juste parce qu’il t’a dit qu’ils étaient cousins et qu’ils se ressemblent comme chien et chat? Tu es trop paranoïaque mon vieux.

De retour dans l’auto-patrouille, William se dirige directement vers le port.

Quelques heures plus tard, Tamara demande à Stéphanie:

– Crois-tu qu’il va revenir? Ça commence à faire un moment.

– Bien sûr, mais je t’avoue que je commence à avoir faim.

– Tu m’étonnes, marchons un peu, on va peut-être trouver quelque chose.

Après 30 minutes de marche le long de la plage, Tamara voit une indication stipulant qu’elles entraient sur la plage privée du Cao VidroResort. Cette plage était interdite aux non-résidentsdu Complexe.

– Et bah, allons voir tout de même, le soleil se prépare à se coucher, dit Stéphanie toujours prête à explorer de nouveaux environnements.

Bien que la plage possède le même sable blanc, son entretien laissait visiblement à désirer; sans doute dû à l’achalandage qui n’avait rien à voir avec la tranquillité de l’autre plage. Rapidement Stéphanie repère un casse-croûte. Elle s’y dirige suivie par Tamara qui commençait à avoir faim elle aussi.

– Bonjour mesdames, avez-vous vos bracelets? demande le beau préposé.

– Bonjour!Non, on ne savait pas que cela en prenait un. Pouvez-vous nous dire où nous pouvons nous en procurer?

– Bien sûr, il suffit d’aller à la réception et de donner votre numéro de chambre.

– C’est que nous ne sommes pas de cet hôtel, dit Tamara.

– Je suis désolé, si vous n’êtes de l’hôtel, je ne peux rien pour vous.

– C’est que nous venons de la plage là-bas, explique Stéphanie pointa la direction de l’autre plage.

– Oh! Je vois. Alors qu’est-ce qui vous ferait plaisir.

– Nous avons faim, que nous recommandez-vous, demande Stéphanie toujours affamée.

Devant le changement d’attitude du garçon, Tamara suspecte un problème à l’horizon.

– À qui appartient la plage au côté?

– C’est une plage privée d’un homme très important, dit l’homme suspicieux. Mais si vous avez faim, je vous recommande le restaurant Beachfest à l’intérieur. Demandez la spécialité du Grand Chef.

Stéphanie qui n’en pouvait plus attrape le bras de Tamara avant qu’elle n’ait pu poser d’autres questions et l’attire vers le festin qu’on leur a promis. À première vue, le restaurant était prometteur. Le lustre d’entrée, la moquette propre et le garçon en tenue de soirée leur fit signe.

– Bonsoir, avez-vous une réservation ?

– Non, mais on nous a indiqué que c’était l’endroit à venir pour se restaurer, dit Tamara.

– Numéro de la chambre je vous prie ?

– Nous n’en avons pas. Nous venons de la plage à côté et désirons la spécialité du Grand Chef, dit Stéphanie qui se lance.

– Oh! Je vois. Veuillez me suivre s’il vous plaît.

Stéphanie se rapproche et demande à Tamara en chuchotant:

– Est-ce moi ou tout le monde semble voir de quoi nous parlons à l’exception de nous? C’est que je n’ai pas confiance, mais il m’arrive très rarement d’être celle qui ne comprend pas. Même si en fait c’est pas très compliqué de vouloir manger lorsqu’on a faim, mais ils me paraissent vraiment trop étranges. Quoiqu’à vrai dire, William aussi devient tout drôle quand je parle de manger, en fait ça dépend du contexte, il trouve particulier que j’ai toujours le goût. Enfin, mon métabolisme en redemande si souvent que des fois ç’estcompliqué. Mais là je parle pas de ce que nous faisons ensemble, tu vois? Juste que j’ai faim tout le temps. À vrai dire, lorsque je suis super concentrée, j’arrive en m’en passer, mais ça aussi…

– Est-ce que l’emplacement vous convient? demande le garçon.

La table se trouve sur une terrasse au-dessus du niveau de la plage, un peu en retrait, ce qui donnait une impression d’isolement.

– Je vous apporte votre repas dans quelques minutes. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, appuyez sur le bouton ici. Merci et bonne soirée.

À l’évidence, le garçon s’attend à recevoir un pourboire, ce que fit Tamara. Le garçon repart, incrédule et déçu du montant reçu.Unepiste de danse se trouve en annexe, juste derrière une division. Ne pouvant rester en place, Stéphanie attrape de nouveau Tamara et elles se joignent aux danseurs qui s’exécutent sous une musique endiablée.

***

– Alors vous ne pouvez pas me dire si un certain José Perez travaille sur les docks ?

Le contrôleur vérifie de nouveau sur son écran et se redresse pour se positionner devant William, les bras croisés, pas le moins du monde impressionné.

– Savez-vous combien de gens travaillent ici? Depuis la grande pénurie de 2018, on prend tous ceux qui veulent travailler. Il y a aussi ceux engagés par les sous-traitants. On contrôle ce qui rentre et ce qui sort de la zone de débarquement, pas les travailleurs.

– Donc je pourrais facilement m’y introduire et foutre le merdier?

– Seulement si tu arrives à déjouer Stan, le contremaître, ici, personne lambine, tout le monde travaille. Si vous n’avez pas de bordereau de travail, vous vous faites prendre, c’est garanti. Cependant, ce que je peux te dire, c’est que ton gars ne fait pas partie des syndiqués.

Alors que William pensait à ses options, il voit la guérite s’ouvrir par la fenêtre, quatre motards notablespénètrent dans la zone de débarquement.

– Que font-ils ici? demande William.

– Ce sont des clients. Ils viennent chercher leurs biens.

– Je parie que ce n’est pas légal, tente Mélinda.

– En fait si, ce sont des pièces de motos la plupart du temps. Toutes les cargaisons sont inspectées.

Soudain, le pire cauchemar de William se produit :sorti du couvert d’un conteneur, le fameux cousin Ernesto s’approche des motards accompagné de Luis. Il donne le sac à l’un des hommes qui envérifie le contenu et lui sert la main en guise d’accord. Tous étant satisfaits font demi-tour avant de repartir à leur besogne.

– Mel, t’as tout capté? demande William.

– Ouais, répond Mélinda son module de communication à la main. Il ne reste plus qu’à aller chercher nos amis et les reconduire auxStups. On a enfin du concret.

– Comme tu dis, appelle ta gardienne, tu ne vas pas rentrer tôt ce soir. Moi je vais rejoindre Steph pour être sûr que tout va bien et l’avertir.

***

De retour à la table, Tamara et Stéphanie trouve une petite fiole dans chacune de leur assiette.

– Je crains que la spécialité du chef soit moins exotique que je le pensais, dit Tamara.

Stéphanie farfouille dans son sac pour en sortir un ensemble d’analyse ainsi que trois fioles. Après quelques manipulations, Stéphanie déclare:

– Hmmm. Nous avons ici un joyeux cocktail de gamma-hydroxybutyrate et de chlorhydrate de cocaïne…

– GHB et cocaïne liquide. Pour faire la fête, ça serait notre fête! reprend Tamara. Pourtant, Cuba n’est pas réputée pour être une plaque tournante de la drogue.

– En effet. À vrai dire c’est plutôt le contraire puisque sa politique communisme ne permet pas aux trafiquants de s’enrichir impunément, le système social est en lui-même un fervent défenseur d’une population propre. Je veux pas dire par là qu’il n’y a aucune corruption, c’est juste que c’est moins rentable donc ça éloigne les tentations. Ceci dit, l’ouverture des commerces internationaux avec les autres pays, suite à la levée des embargos, va peut-être faire changer les choses. Ça n’empêche pas que le contrôle est strict et que si les vilains sont capturés dès le début, il y aura moins de risques pour les policiers. William n’arrête pas de me dire que c’est pas si pire que ça au Québec, mais il y a toujours plus d’enquêtes à chaque année et l’ouverture de la production de cannabis en 2018 n’a pas eu l’effet escompté, sauf peut-être pour les coffres de l’état. D’ailleurs je pense que je vais appeler Will pour l’avertir.

– Oui, oui, mon p’tit loup, tout va bien. Tamara n’a pas vraiment bronzé, mais c’est juste une question de crème. Oh, pour les gars, ils sont pas aussi corrects que je le croyais, il semblerait qu’ils veulent nous droguer, mais je comprends pas pourquoi.

– Écoute chérie, allez-vous-en. Ne leur parlez plus, ce sont des trafiquants de drogues qui font affaire avec des motards ici à Trois-Rivières. Revenez aussi vite que vous pouvez.

– Oui, oui, j’ai déjà réservé nos billets de retour pour demain. Sais-tu combien c’est complexe de se faire rembourser des billets pour en avoir d’autres? C’est épouvantable comment le site web est mal conçu!

– Ma chérie, pour l’instant je m’en fous un peu, tu leur donneras tes impressions dès que tu seras à la maison. Je dois te laisser, nous allons à ton appartement pour arrêter Luis. Faites attention à vous deux, à bientôt.

La communication fut coupée avant que Stéphanie ne puisse dire à William combien elle l’aimait. Frustrée elle se tourne vers Tamara et demande:

– Bon, notre vol est demain matin, que faisons-nous en attendant?

– Il faudrait se trouver un endroit pour attendre en sécurité.

C’est alors que le garçon fait son apparition. Stéphanie qui avait nettoyé la table vide discrètement un peu plus de drogue sous la table avant de montrer la fiole à moitié vide au garçon.

– Allo mon mignon. Vous direz au chef que sa spécialité est tout ce qu’il y a de spécial!

Visiblement satisfait de l’effet, le garçon fit son plus large sourire à Stéphanie (à noter qu’il est écrit « pluslarge sourire » pas « plus beau »). Jouant le jeu, Tamara se passe insidieusement son index le long de la lèvre inférieure.

– Tu as l’air d’un gars formidable, on nous a laissées sur la plage et n’avons pas de moyen pour retourner à la maison. Crois-tu que tu pourrais nous y emmener?

– Au manoir Lopez? Je ne sais pas si… je devrais sans doute appeler…

– Et tu manquerais ta chance pour une simple balade de quelques minutes?…

Le cerveau du pauvre homme est en ébullition n’arrivant plus à réfléchir correctement. Afin de clore le débat, Stéphanie embrasse Tamara qui fut tout aussi surprise que le garçon. Cependant, l’effet sur l’homme fut tout autre et ce dernier se penchaau-dessus de la table pour dire à voix basse:

– D’accord, allez m’attendre en bas, dans la ruelle au côté, je vais chercher ma voiture.

***

Après une balade en auto-patrouille cahoteuse et vingt minutes d’interrogatoire, Ernesto restait toujours muet.Mais Luis n’en pouvait plus, il explique que lui et son frèrePablo trouvent des filles pour leur appartement, qu’Ernesto fabrique de faux documents et que la drogue passe de la Colombie à Cuba où on y ajoute le GHB et la réhydrate avant de la mettre dans des fioles pour expédier. Ensuite il y a une vérification en Floride où une partie de la marchandise est récupérée et l’autre partie arrive au Canada. Malheureusement, Luis n’avait pas les informations de la prochaine livraison, si ce n’est que le convoi partait dans la journée.

***

Dans le véhicule, Stéphanie gardait le chauffeur surexcité tout en regardant le GPS de son communicateur pour connaître leur position exacte. À 200 mètres, elle demande au chauffeur de s’arrêter lui faisant entrevoir sa récompense. Alors que celui-ci s’arrête, Tamara, assise sur la banquette arrière, le saisit par les bras alors que Stéphanie se penche vers lui, sensuellement pour ensuite lui retirer son pistolet. Le canon entre les yeux, l’homme comprend amèrement son erreur et il est forcé de descendre de la voiture.

– Allez déshabille-toi! dit Stéphanie.

– Tu n’as pas honte Steph ? dit Tamara.

– Pas du tout, ils font toujours ça dans les films. Et pour une fois que c’est pas la fille qui est à poil! Il va y repenser avant de vouloir profiter de deux jeunes femmes en détresse. Allez, maintenant va-t’en.

Le pauvre diable s’éloigne, la tête basse et les mains bien en avant!

Stéphanie et Tamara se dirigent vers le domaine et remarque un hangar pas très loin de la maison où elles étaient hébergées.

Il y avait du mouvement et beaucoup de lumière. S’approchant sans être vues, les deux femmes reconnurent Pablo qui faisait descendre des hommes et des femmes d’un camion. Ils avaient tous l’air malades, pauvres et apeurés. Lorsqu’elles purent voir à l’intérieur du hangar, elles virent une douzaine de chaises en rangées. Chaque homme et femme était installé sur une chaise;on leur insensibilisait l’intérieur d’une cuisse, puis on y insérait une fiole, comme celle qu’elles avaient reçue au restaurant, dans une microfissure. Le visage de certains trahissait le manque de rigueur des anesthésistes.

– C’est épouvantable ! dit Tamara. Que pouvons-nous faire ?

– Tout d’abord, je vais faire un petit film de tout ça. Après je l’envoie à William qui devrait me répondre… Willou, nous sommes chez les méchants et ne savons pas quoi faire de la vidéo que je t’ai envoyée.

– Chérie ?! Comment ça: Nous sommes chez les méchants !?

– Nous n’avions rien à faire et c’est pas le sujet. Concentre-toi,on a besoin de toi.

– Bon, nous avons une équipe ici pour les recevoir et saisir la drogue.

– T’as tout faux, ce sont des immigrants clandestins qui sont envoyés. La drogue est sous leur peau.

– Bon, alors envoyez la vidéo à l’ambassade et fichez le camp, vous ne pouvez rien faire de plus.

– D’accord, je t’aime, on se voit demain, dit Stéphanie avec beaucoup d’émotion dans la voix.

– Moi aussi. Restez en vie, c’est ça l’important.

La communication se coupe et Tamara tente de consoler son amie:

– On ne peut rien pour eux, ils seraient encore plus en danger si nous intervenons.

– Je sais, mais tout de même.

Les mules ainsi chargées sont entassées dans le camion qui les ont amenées, puis le camion s’éloigne. Le hangar devient de nouveau désert.

– Il faut suivre le camion… déclare Stéphanie.

Ne trouvant à redire, Tamara accepte et les voilà à la suite du camion. Elles se retrouvent de nouveau sur la plage privée où attend un immense canot pneumatique. Le chargement est embarqué ainsi que trois canotiers bien armés. Tamara et Stéphanie assistent à la scène, impuissantes, alors que le canot prend le large et que le reste des malfrats quittent la plage jadis paradisiaque.

Le danger écarté, les deux amies avancent sur la plage, regardent le canot s’éloigner. Une larme perle sur la joue de Stéphanie.

***

Arrivées à Montréal, Stéphanie et Tamara passent le processus de débarquement et alors qu’elles parviennentà l’aire d’arrivées, William et Mélanie, en uniforme, les attendent. Stéphanie laisse son sac et s’élance dans les bras de son compagnon.

– Oh Willou, tu es venu. Je suis tellement désolée. Je croyais vraiment que c’était des bons gars, je voulais juste les aider.

– Il ne faut pas t’en vouloir mon chaton, ils se sont moqués de vous. Ils ont cru que parce que tu es blonde, magnifique, avec un cœur gros comme ça, tu serais dupe et facile à manipuler.

– Ils ont bien failli réussir. Bon, oui, ils ont réussi, mais pas complètement. Mais que vont devenir les immigrants?

– Selon ce que nous avons appris, la GRC a communiqué avec le FBI pour intercepter le bateau. Ils vont être libérés de la drogue, puis retournés à Cuba après une enquête, répond Mélanie.

– Les pauvres, dit Stéphanie compatissante.

– Il y a de la détresse à l’horizon, conclut Tamara.

*** FIN ***