À bas les masques

William ouvre les yeux puis, d’une main molle, cherche le réveil sur la petite table de nuit pour le faire taire avant même qu’il hurle son désespoir de voir la nuit se terminer. Il regarde l’heure affichée et considère le temps qui lui reste en identifiant toutes les tâches prévues de sa journée. Journée qui sera longue car c’est le jour de l’Halloween et malheureusement, il n’y a pas que les morts qui sortent faire la fête, les pires monstres tentent d’en profiter.

Soudain, un gémissement à peine audible se fait entendre dans son dos. William pivote sur lui-même et sourit. Du bout du doigt il déplace une boucle blonde et dévoile le visage tout endormi de sa bien-aimée. Elle est magnifique, son petit nez mignon, ses lèves roses et oh!…le filet de bave qui coule du coin de sa bouche. Elle semble si bien que William n’osepas réveiller Stéphanie.

Il finit par s’extirper de son lit et se dirige vers la salle de bains aussi silencieusement que possible; prend sa douche et enfile son uniforme. Avec son petitdéjeuner, ilne boit qu’un demi-café; il sait très bien que Mélinda, sa copatrouilleuse, va lui demander d’arrêter au café du coin pour prendre un espresso double crème. « Elle est complètement folle. Comme si elle n’est pas assez énergique comme ça », se dit-il.

Avant de sortir, William entre une dernière fois dans la chambre pour déposer un baiser sur la joue de sa compagne encore endormie. En fait presque puisque sous l’effet du baiser elle s’étire faisant tomber les couvertures et l’enlace pour renouveler l’expérience et peut-être même s’offrir un réveil plus satisfaisant.

– Chérie, je suis déjà en retard…

– Alors ça change plus rien que ce soit 5 minutes ou 45 …

– Je ne peux pas…

Stéphanie ouvre ses yeux bleus perçants et fixe William:

– Tu ne perds rien pour attendre. Je t’aurai la prochaine fois.

Dans un éclat de rire, William embrasse une dernière fois sa muse et quitte l’appartement pour rejoindre Mélinda qui l’attendait au pied de la porte.

– Dur réveil ? Demande l’agente alors que William s’assoie dans le véhicule.

– C’est bien plus que je ne voulais plus partir, le réveil s’annonçait plutôt intéressant!

– S’il te plaît, évite-moi les détails, je suis encore chaste et pure!

William s’étouffe avec la dernière gorgée de café qu’il lui restait. De deux ans l’aîné de Mélinda, il est bien au courant que sa partenaire avait bien plus de vécu que lui.

– D’accord. Et où cette femme chaste et pure nous amène ce matin?

– Dans l’antre de mon seul vice, chez Luis… j’ai besoin de mon café encore plus que d’un mec.

– Je nete comprends pas.

– Ce café est la chose la plus extraordinaire que j’ai vécue en ce monde! Il active tous mes sens. C’est une vraie bénédiction.

– Wow! J’aimerais faire autant d’effet à Steph.

Après un soupir d’indignation, Mélinda clôt la discussion avec ce qui semble être une évidence à ses yeux:

– À les Hommes! Jamais vous réussirez. À votre stade d’évolution, le café aura toujours une longueur d’avance.

Arrivés au poste, les deux comparses se dirigent directement à la salle de réunion où le«scrum »du matin se mettait en branle.

– Bon,les comiques!Ce matin je n’ai pas à vous rappeler que c’est jour d’Halloween. Il me faut des volontaires comme à chaque année pour les patrouilles à pied et les surveillances de quartier. À qui l’honneur cette année? Sam? Jerry? Will?

– On y est chef!lance Mélinda avant que Will ne puisse dire quoi que ce soit.

– Mais euh…

– Bravo Mel, j’apprécie ton enthousiasme… toi aussi Will. Vous ferez les coins : Visitation, des Pins et Curie, de la Grange. Et comme on ne peut pas séparer le groupe MÉM, Étienne et Marc vous vous occuperez du quadrilatère des Pins, Visitation à Petite-Noraie, Riendeau.

– Je déteste lorsqu’il nous appelleMÉM, dit Marc.

– C’est toi qui trouvais ça drôle : Marc, Étienne et Mélinda, le groupe des MÉM. Simplement parce que nous avions sur nos t-shirts les couleurs de trois des bonbons lors de la compétition entre les postes l’an dernier. T’as couru après, ça va nous suivre partout jusqu’à notre mort, s’indigne Étienne.

– … Donc n’oubliez pas ce que vous avez à faire et après, sécurité pour les enfants. Joyeuse Halloween. Rompez!

Après avoir fait les inscriptions d’usage, récupéré leurs ordres de mission, William et Mélinda parcourent leur secteur comme chaque jour depuis deux ans. À la fin de leur journée tranquille: vol à la tire, menace de toutes sortes, aide sur chantier de construction, ils reviennent au poste pour leur seconde journée de travail : aider les enfants à avoir une Halloween joyeuse et sécuritaire.

Alors que leur patrouille à pied commence dans le quartier résidentiel, William demande à Mélinda:

– As-tu déjà voulu des enfants?

– Je ne suis pas sûre.

– Pourquoi cette affectation alors?

– Tu sais, chacun a le droit de changer de peau une fois de temps en temps, d’être quelqu’un d’autre ou quelque chose d’autre… et puis, c’est pas parce que je ne veux pas d’enfant que je souhaite qu’ils soient en danger.

– Va vraiment falloir que tu me dises de quelle planète tu viens! Mais, ouais, tu as raison.

– Et surtout, si nous n’avions pas été de service il aurait fallu aller à la fête costumée du poste! Ce qui ne m’a pas réussi l’an dernier. Et toi, tu veux des marmots qui courent partout?

Alors qu’il allait répondre, William se fait heurter par un monstre des marais d’à peine un mètre.

– Attention mon petit bonhomme, regarde où tu cours. Comment t’appelles-tu?

– Gaston!

– Et bien Gaston, est-ce que ta quête de bonbons est bonne?

– Je viens tout juste de commencer. Ma mère a eu de la difficulté à mettre mon costume.

– Tu lui diras qu’il est très beau, ou laid, comme un monstre des marais doit l’être, dit Mélinda, mais fais tout de même attention à bien regarder où tu vas.

Le petit bonhomme leur fait un grand signe de la tête et repars à la chasse des précieux trésors.

Mélinda regarde William et lui dit avec un sourire en coin:

– Il pourrait presqu’être ton fils tellement il te ressemble!

– Ha! Ha! Ha! se force à rire William.

Soudain, son visage se ferme et fait signe à Mélinda. Il y a là la silhouette d’un clochard, un peu plus loin sur la rue, qui offre aux enfants quelque chose. Arrivés à sa hauteur, les deux agents interpellent l’homme:

– Bonjour Monsieur, agent Lepus, puis-je savoir ce que vous faites exactement?

– J’offre des masques aux enfants qui en ont de besoin.

– Ah oui, puis-je les voir?

– Mais ce sont pour les enfants…

– J’insiste.

L’homme offrit un masque à William. Il était blanc avec les rainures noir et rouge. William avait déjà vu ce genre de masques dans de vieux films chinois. Tamara lui avait expliqué qu’ils représentaient parfois les esprits du malin, les puissances de la magie chinoise et même la mort.

– Vous ne croyez pas que c’est peut-être un peu trop pour les enfants?

– Ce ne sont que des masques monsieur l’agent. Après tout qui n’en porte pas de nos jours?

– Monsieur, veuillez me montrer vos papiers s’il vous plaît.

– Veuillez m’excuser, mais je ne les ai pas avec moi.

– Ce que vous faites est une sorte de sollicitation et pour éviter de créer une certaine panique chez les parents, je vous demanderais de quitter les lieux ou de vous ouvrir une boutique avec un permis en bon et due forme pour la distribution de vos masques.

L’homme fit un signe de tête. Mélinda tire sur le bras de William et lui dit:

– Will, tu ne crois pas que tu y vas un peu fort là. J’ai comme l’impression de l’avoir déjà vu et il ne semble pas dangereux.

– Je sais pas, mais je suis pas rassuré.

Alors que William se retourne vers l’étrange personnage, il avait disparu. William revient vers Mélinda qui n’a pas plus d’idée où il était rendu:

– Tu ne me feras pas croire que tu ne trouves pas ça suspect?

– J’avoue.Mais Will, c’est l’Halloween, c’est normal!

– Normal ou pas, je préfère les costumes de Stéphanie et leur dénouement! Tiens amuse-toi avec le masque, il ne l’a pas repris.

Lançant le masque à Mélinda, William se fit frapper de nouveau par le monstre des marais.

– Alors, comment est ta récolte Gaston?

Gaston ne dit rien, il lève la tête, le visage blanc, les yeux sans pupilles, luminescent, qu’il dirige vers William. Gaston ouvre son sac et l’agent effrayé retient son souffle en voyant parmi les friandises des doigts, des yeux et du sang.

Paniqué, William se retourne vers Mélinda qui s’arrache la peau du visage dévoilant le fameux masque sous celle-ci. Elle lui tend le masque et lui dit:

– Tiens, mets-le!

Reculant d’un pas, William tombe vers l’arrière et se frappe le crâne sur le sol.

Alors qu’il se réveilleaux côtés de Stéphanie, il regarde le cadran pour réaliser que celui-ci s’apprête à sonner.

Les préparatifs vont bon train, mais l’étrange rêve le pourchasse à chacune de ses étapes. Il ne reste plus qu’à embrasser sa femme et partirpour le bureau.

Avec une certaine crainte, il fait basculer une mèche des cheveux de Stéphanie puis lui laisse un baiser sur la joue. Celle-ci sourit puis se retourne…

… Pas de masque. Soulagé William quitte et embarque avec Mélinda.

– Salut collègue! dit William.

Mélinda se retourne, le visage blanc du masque de l’esprit malin chinois. William sort du véhicule tombant par terre.

– Will! Qu’est-ce qui se passe ? C’est un masque pour mon neveu. Dis-moi pas que tu as eu peur?

– Mel, je vais tout te raconter… dit William embarquant de nouveau dans le véhicule.

Tournant le coin de rue, le véhicule dépasse un type en haillons et Mélinda dit à William:

– En passant j’ai pris mon masque de ce type là bas, il les donnait à tous les enfants.

*** FIN ***